Regardez bien

Les récentes sculptures de Sergei Essaian ressemblent à d’étranges maisons, des sortes d’immeubles découpés, des maquettes de bâtiments en relief, des parois blanches percées de fenêtres vides, où parfois apparaît une silhouette égarée.

Ce sont les mêmes silhouettes, bustes, visages minces que l’on retrouve dans sa peinture, portés par des corps anguleux, taillés dans une chair à vif.

Mais regardez bien ces maisons, on ne saurait dire s’il s’agit de peintures pliées, de bas relief ou de sculptures déployées. Elles pourraient ressembler aux morceaux de villes sculptées  dans les tympans des églises gothiques, souvent habités par des personnages hors d’échelle, comme un monde en réduction où la figure humaine déborde du cadre.

Certaines de ces sculptures peuvent être perçues comme une tentative pour sortir du tableau et rendre l’ombre plus réelle, la présence plus sensible.

Elles apparaissent comme des petits théâtres en attente, des machines à jouer des pièces encore inédites, des murs à concentrer les histoires.

A tel point qu’en s’approchant de plus près on croirait entendre quelques murmures, des paroles chuchotées, des bruits de pas dans les escaliers invisibles, des coups sourds frappés contre les murs, eux mêmes entrecoupés de longs moments de silence.

Ces sculptures fabriquent du silence. Et ce silence est à regarder de plus près.

Regardez bien les répétitions de percements de fenêtres, ouvertes ou closes, qui forment comme une grille apparemment neutre d’un gigantesque confessionnal. Elles sont l’évidence de toutes nos villes.

Regardez bien la constitution des murs qui forment indifféremment des bases, des piliers, des pentes de toiture, laissant des trous béants ouverts à tous vent, mais aucune porte, aucune issue, aucune échappatoire.

Regardez bien comment, tel un corps allongé, la structure de ces maisons s’étire selon deux axes en croix, face et profil, et hésite à s’aventurer totalement dans la troisième dimension, toutes en retenue géométrique.

Regardez bien le déboîtement des lignes, le renversement des pentes, le retournement des toitures, l’absence de tout arrêt de la forme sur une géométrie simple. Et pourtant tout paraît constitué d’images élémentaires.

Notre regard tourne, traverse la forme blanche, cherche la ligne de construction, rencontre une fenêtre habitée par un masque de chair et découvre un nouveau paysage fait de maisons, de corps et de silence. Voilà comment, avec deux ou trois maisons on fabrique une ville.

Ces sculptures fabriquent un paysage de villes essentielles.

On pourrait s’imaginer que ce sont des fragments de rues, de places, d’immeubles enchevêtrés, mais réorganisés selon un collage répétitif autour d’un cadre ou d’une immense fenêtre, dans lesquels la présence humaine est presque une anomalie, et certainement une interrogation.

Tout semble être fait pour qu’il n’y ait pas de rencontre.

Chacun est à sa fenêtre, chacun regarde dans une direction différente, chacun parle séparément dans le vide, tout suggère l’incommunication.

Et pourtant, à y regarder de près, à force de tourner autour de la sculpture, ou de passer devant les tableaux, on croise des regards, on prend conscience de la présence étrange des visages et des corps. Ces habitants silencieux sont l’incarnation des murs.

Alors seulement, on s’aperçoit, progressivement, que ce sont eux qui nous regardent, que leurs voies étouffées et lointaines nous interpellent par des murmures inaudibles, par des gestes imperceptibles et que nous ne sommes plus tout à fait le regardant, mais bientôt le regardé.

Le petit théâtre s’est mis à bouger, comme s’il y avait du bruit enfermé dans la peinture, du mouvement retenu dans ces paysages de villes.

Mais les sculptures et les tableaux ne se réduisent pas à la représentation d’un monde clos, quasi carcéral, où la figure humaine promène son errance. Il y a aussi le surgissement d’un espoir, d’une tentative de survie, d’une interpellation, d’un signe ou d’un regard.

L’œuvre de Sergei Essaian nous atteint par une double inversion : l’inversion  du regard qui nous fait prêter à la sculpture ou au tableau une sorte de présence humaine quasi réelle, et l’inversion du sens, qui nous rappelle que le sujet de la représentation reste toujours l’incommunicabilité de cette présence.

Cette inversion est le signe de l’art.

 

Xavier Fabre